19 février 2006

Jean Luc Palacio : Somport, le tunnel de l'absurde

Jean Luc Palacio est aspois et l'auteur du livre (2000) « Somport, le tunnel de l’absurde »

Jean Luc Palacio présente le combat de Jean Lassalle pour son chef d’œuvre de béton et de goudron qui n’a pas fini de massacrer la vallée d'Aspe, les poumons et les oreilles de ses habitants.

Les fossoyeurs de la vallée d'Aspe

Somport_tunnel_absurde_palacioLe terme peut sembler, de prime abord, excessif. Mais je n’en vois pas d’autre qui soit plus approprié. […] Il est  toujours difficile (et dangereux) de cataloguer ses semblables. Parce que personne n’est tout blanc ou tout noir. Mais il n’en demeure pas moins vrai que, avec le tunnel et le projet routier, certains acteurs ont effectivement eu un comportement de fossoyeurs.

Il y a ceux qui tirent les ficelles, et il y a ceux qui sont manipulés. Les premiers sont sans visages. Nous ne les connaissons que par des dossiers, des cartes, où ils ont écrit, dessiné, décidé des routes qui vont de là à là, mais qui ont le défaut de passer par chez nous. Les seconds n’ont, me semble-t-il, que l’excuse de leur ignorance et de leurs œillères.

Mais que dire de ceux qui, sans faire partie de l’un ou l’autre groupe, ont participé allégrement à ce projet ? C’est dans cette catégorie que je classe les politiques de la région, MM Jean Lassalle, Labarrère, Bayrou, Inchauspé et consorts. Eux n’ont aucune excuse : ils savaient !

Dans la mise à mort de la vallée d’Aspe, le rôle des politiques, quelle que soit leur nature, est déterminant. […]

Jean Lassalle, le régional de l’étape

[…] Il est certain que le conseiller général du canton d’Accous (et donc de la vallée d’Aspe) a beaucoup fait pour que ce projet soit admis par les aspois. Du moins au début. Aujourd’hui, avec ce qu’ils savent, ils ne lui accordent pas leur confiance aussi facilement. Sur ce sujet précis tout au moins, ça, j’en suis sûr.

C’est une réaction qui est assez logique. Les choix d’un notable sont toujours crédités d’un a priori favorable, qui ne doit rien à la conviction concluant une réflexion, malheureusement. Au pays de Descartes, l’irrationnel a toujours droit de cité. Et puis, c’est bien connu, il est toujours plus facile de dire « oui ! ».

Ce que je lui reproche particulièrement? Jean Lassalle a vendu la vallée d’Aspe. Nous étions au début de l’année 1994, et plusieurs annonces sonnantes et trébuchantes venaient de tomber [l’auteur cite entre autre les 500 à 600 millions de francs du 1% paysage, les 12 premiers millions pour l’IPHB etc …]. Le pétrole de la vallée d’Aspe, c’était du goudron ! Et beaucoup ont cru, en ce début d’année 1994, en toucher les royalties. […]

Le député-maire béarnais e a une autre corde à son arc : Jean Lassalle est un excellent chef de commando. Mais attention, lui, c’est au moins un Général : Il reste au chaud quand ses hommes vont se coltiner le sale boulot.

Des conseillers communaux à la chasse à l'écolo

Pendant des années, Jean Lassalle et d’autres (dont André Fabre, ancien maire de Laruns en vallée d’Ossau) ont lancé l’anathème contre les écologistes, et plus particulièrement contre Eric Pétetin.

Dans la nuit de la Toussaint 1993, c’est un véritable commando qui ira mettre le feu au wagon qui sert de gîte à la Goutte d’Eau, association présidée par Eric Pétetin et basée à l’ancienne gare de Cette-Eygun-Lescun.

Ils étaient trop nombreux, vingt trois exactement, pour qu’on ne finisse pas par savoir qui avait fait le coup. Arrêtés, incarcérés en préventive pour l’un d’entre eux, ils étaient élus locaux (la moitié du conseil municipal de Laruns), artisans, etc …

Inutile de vous dire que cela a créé un sacré choc en Vallée d’Aspe, et même en Béarn. Eric ne s’était pas fait que des amis en s’opposant au projet Pau-Somport. […] Mais personne en vallée d’Aspe ne pouvait légitimer l’usage d’une telle violence contre lui... sauf Jean Lassalle ! Faut dire qu’il avait chauffé les esprits (fragiles ?) à blanc. Casser de l’écologiste comme il l’a fait, pendant des mois, à longueur de colonnes, d’articles de presse, de conférences, d’entretiens, de réunions [cela ne vous rappelle pas l'IPHB?], cela revenait à mettre le briquet dans la main de l’incendiaire. Ni plus, ni moins.

Il n’est certes pas coupable aux yeux de la loi mais il est responsable de cet acte de vandalisme, moralement. Les lampistes ont payé cher leur geste, pénalement et socialement. Ce n’est que justice. Mais celui qui les a manipulé n’a pas encore été jugé. […]

Pourquoi Jean Lassalle fait-il tout cela ? A vrai dire, peu m’importe. Ce que je retiens, c’est qu’il le fait, et qu’il n’a pas hésité à sacrifier sa vallée et ses propres amis pour cela. C’est bien suffisant pour ne pas apprécier sa politique. Il a montré, tout au long de ces années, que la vie en vallée d’Aspe n’était pas sa préoccupation majeure, quoi qu’il en dise. il n’était pas le seul, loin s’en faut, mais comme élu de la vallée d’Aspe, quelle écrasante responsabilité vis à vis de ses administrés ! »
Jean Luc Palacio, aspois

[IPHB.org]: Déclaration de Jean Lassalle devant le Palais de justice de Pau lors du procès des membres de ce commando : « Ce sont tous des hommes d’honneur » ! CQFD …

Le jour de la mort de Cannelle : on prend les mêmes...

Il est inquiétant de constater que parmi les chasseurs qui ont abattu Cannelle, la dernière ourse femelle de souche pyrénéenne, trois sur six avaient déjà fait partie de ce sinistre commando incendiaire de 1993.

Autre coïncidence : l’incendie a été mis au wagon le jour de la Toussaint, le flingage de Cannelle a eu lieu le même jour, 1er novembre 2004, 11 ans plus tard exactement. Morbide anniversaire décidément.

J’espère que ce n’est vraiment qu’une coïncidence. Evidemment, là encore, Jean Lassalle a essayé de minimiser l’acte du chasseur comme il le fit pour l’attaque de 1993; comme il le fit aussi en 1994 pour le braconnage de l’ours Claude. Toujours cette constance chez lui, de l’ours au tunnel et du tunnel à l’ours: des hommes d'horreur !

Jean Lassalle nous gave!

Jean Lassalle offre  la vallée au massacre

Rn_134_gave__tunnel_somport_vallee_aspePhoto : A.E - Travaux d’aménagement de la RN 134 pour le tunnel du Somport en Vallée d’Aspe

Voici le lieu-dit des « Fontaines d’Escot », surnommé « la sale tranchée », site dont Jean Lassalle, grand défenseur local de ces travaux massacreurs du gave, voulait faire « une carte postale de la vallée » !

De ce lieu même, la DDE, responsable en chef du massacre fut obligée de reconnaître : « aujourd’hui, les seuls points noirs paysagers […] sont constitués par les stigmates de ces travaux» ! Et face au désastre de la «sale tranchée», les élus oublièrent même étrangement de l’inaugurer. Triste destin pour une « carte postale de la vallée»et quelle peine pour ceux qui connaissaient et aimaient les Fontaines d’Escot avant ce forfait. La vraie carte postale est perdue à jamais.

Vallée d'Aspe : la mort des fontaines d'Escot

Un écologue de métier a essayé de développer la notion de «locucide». Je crois que nous y sommes exactement avec cette sale tranchée. «Locucide : le crime le plus vertigineux que puisse commettre notre société technicienne. C’est un lieu qui est mort, un lieu chargé de l’histoire des générations qui s’y sont succédées, avec ses cerisiers et ses villages […], sa campagne où a pris fin le dialogue millénaire du paysan avec la Nature ».

Gave_fontaine_escot_travauxLes travaux aux fontaines d’Escot: La sale tranchée. Cette paysanne fauche son champ pour la dernière fois.

C’est un peu ce que reconnaît enfin le cahier des charges de la RN 134 en 1994 : «un aménagement du gave sur le modèle des fontaines d’Escot donnerait raison aux détracteurs de la route et du tunnel»

Le gave est recalibré, endigué. Ses affluents coulent dans des buses. Il s'agit de l’artificialisation d’une rivière précieuse : une zone de frayère des saumons atlantiques. C’est la « carte postale de la vallée » pour Jean Lassalle… (photo : SEPANSO Béarn)

Le gave d’Aspe est un joyau paysager mais aussi biologique

Liste des dégâts sur le tronçon des fontaines d'Escot :

  • Endigage et chenalisation du gave
  • Rectification de son cours
  • Destruction de frayères et de zone d’expansion des crues
  • Busage d’affluents et construction de ponts
  • Modification du lit
  • Disparition de rares terres agricoles plates
  • Suppression de la végétation riveraine fixatrice des berges

(Document SEPANSO Béarn)

Gave_fontaines_escot_recalibrage

Sans oublier la pollution liée au trafic de poids lourds et aux accidents chimiques potentiels.

A l’époque de cette tranchée, Lassalle, infatigable promoteur de la route à camions et du tunnel, répétait à qui voulait l’entendre dans la vallée, «Avec la route, nous pourrons plus vite acheter notre journal à Oloron!» ignorant peut-être que jusqu’au village d’Etsaut, en haute vallée d’Aspe, on trouve des lieux de commerce pour acheter son journal sur place sans avoir à tracer jusqu’à Oloron !

Pire, pour lui, les élus qui osaient s’élever contre les travaux du tunnel avaient été traités en octobre 1991 d’ « écologistes fanatiques » alors qu’ils ne faisaient que se préoccuper de l’avenir économique de la vallée d’Aspe et de la qualité de vie de leurs concitoyens. La cause de ce supposé «fanatisme» ? Ils regrettaient ne pas disposer d’une étude d’impact globale,pourtant obligatoire : tunnel + aménagements routiers ainsi que d’une enquête publique permettant d’évaluer s’il y aurait des retombées économiques pour les habitants. Ce à quoi Jean Lassalle répondit froidement en Septembre 1991: « Pour les études, on n'avait pas le temps! »

Institution Matrimoniale du Haut Béarn

Plus fort, en 1993, pas essoufflé pour un sou, Jean Lassalle continue à jouer aux VRP zélés de son tunnel en affirmant sans rougir que la route permettrait « de faire se rencontrer les fougueux bergers solitaires et les femmes qui se languissent en ville », propos lourdauds auquel les opposants au projet répondirent avec humour en organisant un « marché aux femmes » à Bedous !

Par contre, de façon constante, Lassalle ne cesse de faire pression pour que l’emprise de la route en travaux soit la plus large possible dans la vallée:

  • Le 24 mars 1995, Bayrou ne le soutient pas lorsque Jean Lassalle lui demande de protester contre la décision de rejet des commissaires enquêteurs de la 3 voies continues entre Urdos et les Forges d’Abel.
  • Quand les ministres de l’Equipement successifs déclarent que la route restera une route à 2 voies, Jean Lassalle s’acharne à réclamer « des créneaux de dépassement partout où la place l’autorise en vallée d’Aspe » (J.L Palacio dans «Le tunnel de l’absurde» 2000).

Deviation_etsaut_travauxLes travaux de la déviation d’Etsaut : la gave et le paysage paient la note. La DDE s’auto-attribue le « ruban d’or ». Photo P.P.

Les travaux ont salement abîmé la vallée, ils ont par endroit profondément entamé son capital naturel. Heureusement que la pression des écologistes et des défenseurs de la nature a été elle aussi constante dans un combat redoutable qui, ne l’oublions pas, a broyé un homme (Eric Pétetin), car l’affaire des fontaines d’Escot où l’on mène les travaux vite et mal pour économiser au détriment du site, auraient pu se répéter partout ailleurs.

Plus cynique : le tronçon de la déviation Etsaut-Borce (photo ci-dessus) a même reçu la distinction auto-proclamée de la DDE , le « Ruban d’or 1999 »  Ce qui ne l’empêcha pas de s’effondrer deux mois après son ouverture sous un énorme éboulement rocheux… L’impact du réaménagement de la route reste néanmoins très fort dans la vallée selon les endroits.

Mais ce que l’on doit aussi aux écologistes, c’est la réduction de la dimension du projet routier. En effet, c’est bien d’un axe européen de dimension autoroutière qu’il s’agissait au départ de réaliser comme en témoigne cette note de synthèse de la DDE des Pyrénées Atlantiques pour présenter le tunnel du Somport : « Aussi, conformément au souhait de la communauté de créer un réseau de transport cohérent, homogène et adapté aux besoins, depuis l’entrée de la Péninsule Ibérique dans la Communauté européenne a pris corps la volonté d’achever la réalisation d’un axe à caractère autoroutier reliant par le centre de la chaîne pyrénéenne l’Aragon, la Nouvelle Castille et le Levant aux régions Aquitaine et Midi-Pyrénées. Aussi, cet axe déjà classé itinéraire européen  E7 figure-t-il à juste titre dans le réseau des liaisons routières d’intérêt communautaire. […] Chacun s’accorde à prévoir une véritable implosion du trafic dès qu’il sera achevé. »

Ce n’est qu’en 1999 que les ministres Dominique Voynet et Jean Claude Gayssot purent écrire :

« Cet axe n ‘a pas vocation à être le support d’un itinéraire de grand transit routier international. L’aménagement de la route se limitera à une seule chaussée sans aucune perspective d’aménagement ultérieur de capacité ».

Malheureusement, ceci reste encore à prouver et même cette capacité limitée peut faire encore d’énormes dégâts comme actuellement la destruction de la ripisylve du gave sur la plaine de Bedous, à Cette-Eygun ou pour le passage très étroit du verrou du Portalet. La poursuite de l’aménagement de l’axe E7 en couloir à camion est toujours d’actualité pour le lobby pro-route et pro-camions du BAP dont Jean Lassalle reste un actif membre du bureau.

P.P.

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