de Jean-Marc PHILIBERT
Le député Jean Lassalle a poursuivi une grève de la faim pour protester contre la «délocalisation» de l'usine Toyal Europe d'Accous. Plus de quatre mois après avoir obtenu le maintien du site, retour sur un dossier qui s'enlise.
Dans la vallée d'Aspe
Dans la vallée, on raconte que même les ours parlent encore de sa grève de la faim. Des rives du gave d'Aspe jusqu'aux estives d'Ichère, personne n'a oublié le jeûne de Jean Lassalle. Il y a ceux qui louent son courage et ceux qui en disent pis que pendre. Une chose est sûre, le bouillant député des Pyrénées-Atlantiques a réussi l'exploit de faire parler et débattre toute une vallée de taiseux.
Il faut dire que les Aspois en sont encore tout pantois. Un élu de la République en grève de la faim sur une banquette de l'Assemblée nationale pour sauver sa vallée ! Entre Oloron-Sainte-Marie et Urdos, l'histoire du maire de Lourdios-Ichère fait déjà partie du folklore. Mais elle n'y a pas encore trouvé son épilogue. Et les 2 800 habitants de la vallée d'Aspe se demandent aujourd'hui comment ils vont sortir de l'imbroglio dans lequel l'action hautement médiatique de leur député les a plongés.
Lorsqu'il entame sa grève de la faim, le 7 mars, Jean Lassalle a déjà mûrement réfléchi son coup. «J'ai commencé à y penser fin 2002 quand j'ai été persuadé que l'usine allait déménager, explique l'élu croisé en pleine tournée des communes de sa circonscription. J'en faisais des cauchemars. Je me suis même vu en rêve me faire cracher dessus à l'Assemblée nationale parce que je n'avais rien fait. »
La cible: l'usine TOYAL
Sa cible: l'usine Toyal Europe d'Accous, un site industriel d'un autre temps coincé entre deux montagnes au fond de la vallée d'Aspe, à quelques kilomètres du tunnel du Somport. Un endroit difficilement accessible qu'on atteint après des kilomètres de virages en lacet, quand la neige n'en interdit pas l'accès l'hiver. Ici, 150 personnes viennent pourtant fabriquer de la poudre et de la pâte d'aluminium utilisées dans les peintures industrielles.
Dernier employeur industriel de la valléeSi Jean Lassalle reste 39 jours sans se nourrir, c'est parce que Toyal va «délocaliser» ses installations à Lacq, à 65 kilomètres de là. Inacceptable pour le député qui ne veut pas voir le «dernier employeur industriel de la vallée» déserter, condamnant ses habitants à l'exode rural. Au terme de son action, et devant l'ampleur prise par l'événement, Jean Lassalle obtient le maintien de Toyal. L'entreprise se développera sur place plutôt qu'à Lacq ; les pouvoirs publics paieront le surcoût.
Le Don Quichotte aspois
Or, depuis la victoire du Don Quichotte aspois, bien malin qui pourra dire aujourd'hui comment mettre en oeuvre les termes de l'accord signé à Paris entre le président japonais du groupe Toyo, la maison mère de Toyal, et Nicolas Sarkozy.
À Accous, sur le bord de la route menant au cirque de Lescun, Hervé Lelièvre ne décolère pas. «Voilà, c'est là», montre le président de Toyal Europe en désignant la parcelle proposée par la communauté de communes de la vallée pour agrandir son site, juste au-dessus de son usine. «C'est ici que je suis censé réaliser l'extension de mes installations, sur un terrain qui n'est pas viable et pas assez grand. Sans parler du coût des travaux qui sera énorme alors que la plate-forme de Lacq était prévue pour cela. Je ne sais pas comment on va faire.»
Devant le pré légèrement pentu censé accueillir l'agrandissement de l'usine, Hervé Lelièvre n'a pas de mots assez durs à l'encontre du député Lassalle qui «ferait mieux de s'occuper de ses ours». «Je n'ai jamais dit que Toyal allait quitter la vallée. Le plan c'était d'ouvrir un deuxième site à Lacq et de faire d'Accous une usine verte. Mais Lassalle a voulu faire de l'esbroufe à des fins électoralistes, explique le président furieux. Résultat, il va falloir déboiser la colline pour éviter les risques de propagation d'incendie et déplacer la route qui passerait désormais en plein milieu de l'usine. C'est irresponsable».
Une usine de type Seveso II
Pour ne rien arranger, depuis la fin 2005, l'usine, qui utilise d'énormes quantités de white-spirit, a vu son statut changer. Désormais classé comme un produit dangereux pour l'environnement, ce solvant utilisé à grande échelle a relégué les installations d'Accous dans la catégorie des usines dites Seveso II, soumises à des normes de sécurité drastiques. Autrement dit, un baril de poudre à quelques kilomètres du parc national des Pyrénées.
Mais Jean Lassalle n'en démord pas: «Hervé Lelièvre aurait déjà dû mettre son usine aux normes Seveso II. C'est possible à faire dans la vallée. Ce qu'il essaye de faire, c'est une délocalisation larvée. Qu'on ne me dise pas, une fois installé à Lacq, qu'il n'aurait pas lâché le site historique devenu une coquille vide.»
Un sentiment partagé par certains salariés de Toyal. «On savait qu'il fallait s'agrandir, explique François Salanouve, le secrétaire du comité d'entreprise et délégué du personnel. Mais quand on nous a annoncé le développement à Lacq, cela signifiait qu'il fallait doubler toutes les lignes de production et la logistique. À mon avis, ce n'était pas jouable. On ne l'a pas cru.»
«De toute façon, j'ai besoin de cinq hectares et ce terrain n'en fait que deux, répond Hervé Lelièvre. Et puis tout était prévu à Lacq en terme de traitement des déchets et de sécurité. Maintenant, il va falloir que l'État et les collectivités locales prennent en charge le surcoût. Cette histoire peut remettre en question la pérennité de l'entreprise.»
Aujourd'hui, personne ne sait qui doit payer quoi, ni quand. «C'est vrai, c'est long à mettre en place», confirme René Rose, le président de la communauté de communes et maire de Borce, un peu plus haut dans la vallée. «Nous avons la maîtrise d'ouvrage du projet, mais je ne sais même pas par où commencer, explique ce spécialiste de l'ours. Il y a bien un autre terrain que nous avons proposé à M. Lelièvre, mais il est classé et seul le ministère de l'Environnement peut le déclasser.»
Mais Paris ne semble pas pressé d'intervenir sur ce dossier. Jean Lassalle a dénoncé «les méthodes vichystes» de Nelly Ollin quand le ministre de l'Environnement a voulu réintroduire des ours slovènes en vallée d'Aspe. Aux dernières nouvelles, les plantigrades étaient d'ailleurs les seuls à ne pas avoir été consultés sur le dossier.
Source: Le figaro
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