L’Ours, le bouclier de la biodiversité des Pyrénées.
Alors que le projet de réintroduction de cinq ours a été validé pour le printemps par la Ministre de l’Ecologie Nelly Olin, le géographe Farid Benhammou dévoile les signes d’espoir et les vraies raisons d’une réintroduction dans deux ouvrages récents :
- "Vivre avec l’ours" et
- "L’ours des Pyrénées, les 4 vérités".
Pyrénées Magazine: À quoi sert la réintroduction des ours dans les Pyrénées à l'heure actuelle?
Farid Benhammou : Par sa réintroduction, l'ours est le révélateur de toutes sortes de problèmes territoriaux socio-économiques. Cela a permis de montrer que, depuis 30 ans, les pouvoirs publics s'étaient désintéressés des personnes qui vivaient dans ces territoires. Les prédateurs sont devenus les boucs-émissaires de ces bouleversements, même s’ils représentent un certain changement Après la mort de Cannelle le 1 novembre 2004, on estime entre 12 et 14 le nombre d'ours vivants dans les Pyrénées à l'heure actuelle. Il faudrait une trentaine d'individus pour que la population soit pérenne. Aujourd'hui, au lieu des cinq ours prévus à la réintroduction, il risque de n'y en avoir que trois à cause de la situation dégradée en Béarn.
P. M. : Pourquoi préserve-t-on alors le plantigrade dans les Pyrénées?
Farid Benhammou : Pour la biodiversité. C'est une espèce remarquable. Ce grand prédateur n'a pas de grands effets sur le milieu contrairement au loup. Quand on le protège, on protège aussi toute sa zone. L'ours est l'espèce parapluie, le vrai moyen de protéger les Pyrénées. On défend ainsi l'éradication du grand tétras, du lagopède ou du gypaète par exemple, ainsi que de toute la flore et la petite faune endémique. De plus, l'ours fait pleinement partie du patrimoine pyrénéen. Les Pyrénéens en sont fiers. Ils n'ont jamais voulu exterminer « Lou Moussu » (le Monsieur). Il y a un attachement identitaire.
Aux États-Unis, dans les Rocheuses, les éleveurs vivent avec des troupeaux de 2 000 bêtes alors que la faune sauvage comprend des grizzlys - des ours bruns plus agressifs que les nôtres -, des pumas et des loups. Pour cela, les américains ont réhabilité le patou avec des savoir-faire perfectionnés. Ce sont eux qui ont relancé son rôle de gardien.
P. M. : Dans votre ouvrage, vous consacrez un chapitre entier à l'institut patrimonial du Haut-Béarn: un faux espoir". Faut-il le remplacer par un autre organisme?
Farid Benhammou : Le gros scandale, c'est l'IPHB, l'Institut Patrimonial du Haut-Béarn. Il n'a pas été capable de protéger les ours. Son budget de 1994 à 2000 a été de 10 millions d'euros. Et c'est l'opacité pour 2000 à 2005. Il reçoit plus de 100 000 € de la part du ministère de l'Écologie, sans parler des autres subventions.
Cette institution, soutenue par des fonctionnaires de l'agriculture et un universitaire parisien, Henri Ollagnon, a créé un jargon et favorisé des aménagements en montagne afin qu'ils soient destructeurs du milieu de l'ours.
L'institut n'a pas rempli sa mission et n'a apporté aucune contrepartie sans que l'Etat ne demande des comptes, alors qu'il s'agit de fonds publics. Depuis 2000, l'institut aurait dû cesser d'exister et une charte être créée. J'ai peur que l'IPHB continue car il a fait son beurre grâce à l'ours. Il faut que les pouvoirs publics manifestent leur rôle d'arbitre. Il faut se débarrasser de cette institution viciée qui a pourri le terrain.
Elle a continué en décrédibilisant les acteurs locaux et en déstabilisant la réintroduction par une rhétorique xénophobe: "les ours slovènes sont méchants".
P. M.: Alors quelle est la différence entre un ours slovène et un endémique des Pyrénées?
Farid Benhammou : Des ours autochtones, il n'en reste que deux. Les ours slovènes sont plus calmes que les ours de souche pyrénéenne. En dehors de cela, il n'y a jamais eu de différence. Ce sont des "ursus arctos" de la même espèce. Ils sont métissés à travers l'ourson de Cannelle et de Néré.
P. M.: L'ours peut-il être un danger pour l'homme?
Farid Benhammou : Oui. Il ne faut pas faire d'angélisme. Les battues et les pistes ouvertes mettent une certaine pression sur les plantigrades. Mais les dernières agressions se limitent à deux personnes mordues. Au vingtième siècle, personne n'est mort dans les Pyrénées à cause d'un ours, alors que, dans le même temps, cinquante personnes se sont fait tuer dans des parties de chasse. Dans 98 % des cas, l'ours prend la fuite. Dans 2 % des cas, il reste par curiosité.
P. M. : Comment voyez-vous l'avenir de l'ours dans les Pyrénées?
Farid Benhammou : Plusieurs scénarios sont possibles. Le premier est, sans réintroduction, sa disparition dans quelques années. Le deuxième est la réalisation d'un grand plan d'aide à l'élevage de montagne avec formation. On pourra alors parvenir à une population d'ours qui augmente, comme cela se fait depuis 1996, et avec des dégâts minimums pour les troupeaux. D'ailleurs, les brebis sont également décimées par des chiens errants ou des parapentistes.
Le premier signe d'espoir est que les ours slovènes se reproduisent régulièrement. Car auparavant, cela sentait la fin de race dans les Pyrénées : Juliette avait eu deux petits, mais est morte accidentellement dans un ravin à la fin des années 1980. Claude s'est fait tuer en 1994 et Cannelle, dans un état écologique mauvais, se sentait sur le déclin. Aujourd'hui, les ours slovènes sont dans une optique pionnière. Et assurer la protection de l'environnement des Pyrénées, c'est vivre en bonne intelligence avec leur présence.
Propos recueillis par Patrice Teisseire-Dufour
Pyrénées Magazine 01/02 2006
Biographie
Agé de 28 ans, Farid Benhammou est agrégé de Géographie à Orléans, doctorant à l'école nationale du Génie rural, des eaux et forêts.
Depuis 1998, ce géographe s'est orienté pour sa licence sur les problèmes géopolitiques des grands prédateurs. Il est également l’auteur d'un article sur le loup dans les Pyrénées-Orientales: "La cohabitation Hommes/grands prédateurs en France. Actes du colloque du 21 et 22 mars 2004 à Orléans". Ed. Recherches naturalistes en région Centre n°14.
A lire :
Vivre avec l’Ours, Ed. Hesse, 152p, 31€
L’Ours des Pyrénées, les 4 vérités, Ed. Privat, 160p, 25€

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