En juin 1993, Michel Barnier, ministre de l'environnement du tout nouveau gouvernement, à l'instigation de son ancienne connaissance, Jean Saint-Josse, président de la Fédération des Chasseurs des Pyrénées Atlantiques (futur Président national de Chasse-Pêche-Nature-Traditions), est venu dans les Vallées Béarnaises rencontrer les acteurs locaux (les associations de protection de la nature n'ont pas été conviées à cette négociation).
Il leur a proposé d'abroger le "plan ours" des gouvernements précédents, comprenant en particulier les réserves ministérielles de chasse dites "Lalonde. Ces zones de sites vitaux notamment pour les femelles d’où était bannie la chasse en battue avec chiens courants couvraient environ 6 500 ha. Ils avaient été recensés par les services de l'Office National de la Chasse après des années d’expertise du FIEP.
Michel Barnier et Jean Lassalle signaient en échange un "contrat d'honneur et de confiance". Le ministre reprenait ainsi à son compte le fameux slogan : le contrat plutôt que la contrainte.
A ce moment, le Réseau Ours Brun animé par l'Office National de la Chasse recensait sur ce territoire (et les deux ou trois communes frontalières espagnoles) un minimum de sept ours, dont il s'est avéré qu'il comprenait au moins trois femelles (Lagaffe qui fut l'ourse à problème de 1992, qui disparut mystérieusement des comptages à l'automne 1993, Claude, abattue fin 1994 lors d'une battue sur le territoire d'une ancienne réserve "Lalonde" abrogée, et Cannelle).
Depuis, il y a eu au moins quatre naissances avérées (portées observées de Cannelle) : en 1995, en 1998, en 2000 et en 2004.
Aujourd'hui, onze ans après, il ne reste qu'un mâle autochtone dans les Vallées Béarnaises, un autre dans les communes frontalières espagnoles (il est passé en Espagne suite au tir de Claude), un mâle d'origine slovène, issu de la réintroduction en Pyrénées Centrales, Néré, dont les acteurs locaux refusent la présence avec insistance, et le petit ourson mâle de double origine (issu de Cannelle et Néré).
Pendant cette période, à notre connaissance, les trois femelles ont été abattues par des chasseurs dans le Béarn : Claude, Cannelle et probablement Lagaffe . Le cadavre de l’emblématique Papillon, mort de vieillesse en juillet 2004 en Hautes-Pyrénées, portait les plombs d'au moins trois cartouches différentes.
Pour ce joli résultat, plus de trois millions d'euros ont été dépensés par le ministère de l'Environnement (au grand dam d'autres priorités), dont même pas le dixième pour des actions directement en faveur de l'ours et de son habitat. L’essentiel a servi à rémunérer du personnel administratif travaillant sous les ordres de Jean Lassalle, alors que ces fonds sont comptabilisés dans le budget comme crédits pour la protection de la nature, et que les parlementaires auxquels le gouvernement rend compte pensent qu’ils vont à la faune et à la flore en danger. Et l’on ne compte pas le temps inimaginable passé par les pouvoirs publics à faire fonctionner le dispositif institutionnel mis en place à cet effet, ainsi que les très importantes compensations accordées aux activités (chasse, pastoralisme, exploitation forestière, etc) dans le secteur concerné, par les différents partenaires financiers (tous publics).
L’Institution Patrimoniale du Haut Béarn (IPHB), dispositif connu depuis longtemps dans les organisations de pays et les établissements de coopération intercommunale, est animée de la démarche intellectuelle très ambiguë d’Henri Ollagnon. Ce professeur à l'Institut National Agronomique de Paris-Grignon prétend que du moment que tous les acteurs concernés par un sujet conflictuel acceptent de se mettre autour d'une même table pour négocier, tout et son contraire deviennent possibles.
Les évènements qui se sont produits tendent plutôt à montrer que les groupes les mieux organisés, soutiens traditionnels des détenteurs du pouvoir local, majoritaires institutionnellement, ont ainsi bien circonvenu les minorités pour les empêcher de faire valoir leur point de vue. Ainsi, la confiance accordée sans gardes-fous a permis en toute impunité à l'irréparable de se produire au vu et au su de tous.
Cannelle a été abattue dans un espace proposé par la France au titre de Natura 2000 et déclaré Site d'Importance Communautaire en application de la Directive Habitat Faune Flore de l’Union Européenne.
Il s’agissait de la dernière femelle pyrénéenne et française de cette espèce prioritaire selon la Directive. La sous-espèce est par le fait même définitivement condamnée en tant que telle. Elle est destinée au mieux à ne survivre qu’à l’état de traces génétiques dans des ours hybrides.
Cette conséquence sans appel résulte à l'évidence d’une incapacité des pouvoirs publics à prendre leurs responsabilités, de tergiversations et d'absence de décision concernant les engagements des deux partenaires (Etat et IPHB) en la matière depuis plus de dix ans. En fait, les responsables de l’IPHB qui n’ont que les mots de « contrats » et de « confiance » à la bouche n’ont pas été capables de respecter leur part du contrat concernant l’ours. Personne ne leur en a tenu rigueur au regard des fonds publics dépensés.
Or, il se trouve que les élus de ce secteur, le député Jean Lassalle en tête (cf. ses discours récurrents à l'Assemblée et le grand-cas qu'il fait des associations de protection de la nature et des sommes « faramineuses » qui leur seraient injustement attribuées), refusent le principe même de la Directive Habitat et financent recours sur recours pour tenter d'en obtenir l'abrogation en invoquant notamment la meilleure efficacité supposée de certains acteurs locaux à protéger eux-même la nature chez eux.
Comment l'Etat Français et Bruxelles peuvent-il accepter de se complaire dans un tel degré la schizophrénie ?
A propos des sites Natura 2000, l'étude de leurs périmètres, consultables sur les sites du ministère de l'Environnement, nous fait d'ailleurs une grande surprise : on y retrouve quasiment tout le massif montagneux, sauf, justement, dans les zones fréquentées par l'ours, celles qu’il a récemment abandonnée en raison de son déclin, alors qu'elles présentent un caractère de priorité évident en cas de réintroduction.
Paradoxalement, pour se décider au renforcement, l'administration a considéré qu'elle ne pouvait compter que sur Jean Lassalle pour la soutenir, alors qu'il était largement co-responsable de la situation présente. Et elle s’apprêtait à lui renouveler sa confiance et à augmenter les financements attribués à son Institution Patrimoniale.
Jean Lassalle de son côté a pu considérer que la mort de Cannelle était providentielle et lui permettrait de vaincre un grand nombre de réticences locales au principe du renforcement. Elle réduisait très fortement les risques politiques s'il se résolvait enfin à s'y engager, et lui permettait de reprendre la situation en main, alors qu’il voyait bien que l’immobilisme de l’IPHB était dénoncé de toutes parts.
Aux dernières nouvelles, Jean Lassalle a pris un nouveau faux prétexte, l’annonce par le ministre d’un programme de restauration de la population d’ours sur l’ensemble de la chaîne, pour annuler bien vite sa timide annonce d’un lâcher sous conditions de deux femelles.
Pourtant Serge Lepeltier avait bien pris la précaution de ne pas dire pour le Béarn autre chose que ce que l’IPHB disait déjà. Ce syndicat se serait d’ailleurs vu confier la maîtrise d’ouvrage du projet par délégation dans les deux vallées. Mais pour Jean Lassalle c’était encore trop. :
- Inacceptable que des scientifiques veuillent dire leur mot sur ses manipulations d’animaux,
- inacceptable que l’on ose parler d’une population viable d’ours dans les Pyrénées alors qu’il venait généreusement d’octroyer deux femelles,
- inacceptable qu’une autre autorité que la sienne puisse agir,
- inacceptable enfin que l’on songe à réintroduire ailleurs que chez lui, en Béarn. Faute d’argument rationnel il a, en bon communiquant, qualifié de lâcher « massif » d’ours un projet consistant à en réintroduire progressivement une petite dizaine sur un espace immense, comprenant toutes les Pyrénées, le Béarn n’ayant pas le monopole de la « Pyrénaïté ».
Ce petit jeu si bien rodé va-t-il reprendre ? L’Etat va-t-il encore massivement financer l’IPHB alors que ses responsables utilisent activement ces moyens publics pour lutter contre la Directive Habitat et pour dénigrer sans cesse l’opération de réintroduction d’ours en Pyrénées centrales ?
Pendant l’été 2004, Le député J. Lassalle, président de l’IPHB, a notamment écrit une lettre au Ministre de l’Ecologie dénonçant le contenu d’une brochure de la DIREN Midi-Pyrénées sur l’ours. Cette lettre a également été envoyée à tous les organismes et élus de montagne ce qui représente plusieurs milliers de courriers.
Faut-il encore parler de réintroduire des ours en Béarn ? Ne vaut il pas mieux y protéger fermement l’habitat et attendre des jours meilleurs pour parler de réintroductions, quand des élus locaux seront réellement prêts au dialogue, sur la base du respect mutuel de tous les partenaires et non du terrorisme intellectuel et médiatique ?
En Pyrénées centrales, territoire de la réintroduction de 1996-97, un organisme de développement local, Pays de l’ours –ADET, est arrivé à fédérer efficacement des élus et des acteurs socio-économiques locaux autour d’un projet mêlant développement et conservation de l’ours. Contrairement à ce qui se passe face à l’expérience infructueuse de l’IPHB, les pouvoirs publics ne semblent pas pressés d’aider institutionnellement et financièrement Pays de l’ours-ADET.
Or de 1997 à 2004, on est passé de 3 à une quinzaine d’ours issus de la réintroduction. Ces acteurs locaux viennent même de commander un sondage qui montre que près de 77 % des habitants des Pyrénées centrales sont favorables à un programme de réintroduction pour sauver l’espèce.
Sans grands mots, mais au prix d’une somme de travail considérable, sans grands moyens, mais en utilisant au mieux chaque euro, les élus et les organisations socioprofessionnelles qui constituent Pays-de-l’ours ADET ont réussi à consolider un climat d’ensemble favorable à l’ours. Des chasseurs aux naturalistes en passant par des éleveurs, de nombreuses associations locales sont partenaires du projet. La gestion n’a pas le label « patrimonial » que s’est auto décerné l’IPHB mais elle a pour conséquence une reconquête du patrimoine naturel et la mise en valeur du patrimoine culturel. On évoque sans cesse l’emploi optimum des deniers publics : économisons la totalité des crédits qui sont donnés à l’IPHB, redéployons une partie sur les Pyrénées centrales, l’ours, le budget de la nature et la morale s’en porteront mieux.
Farid Benhammou
ENGREF,Géographe à Paris 1
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