Petit retour en arrière sur l'épisode de l'Ours de Luz-Saint-Sauveur et sur la naissance de l'Appelation d'Origine Contrôlée Barèges-Gavarnie ou comment l’Institut National des Appellations d’Origine Contrôlée (I.N.A.O) s'est fait rouler dans la farine. On n'a pas fini d'en parler !
L'ours de Luz et l'AOC, une exploitation médiatique contre la réintroduction.
Depuis début avril 2003, un ours fait particulièrement parler de lui au cœur des Hautes-Pyrénées, dans la région de Luz-St-Sauveur: le Pays Toy. Depuis juin, cet ours a tué une quinzaine de brebis, parfois quasiment en bergerie, et se laissant même approcher.
Pendant toute la période de ses différents forfaits, les pérégrinations de cet ours ont connu une certaine ampleur médiatique dans la presse régionale et cet écho disproportionné par rapport au problème posé a amené la Ministre de l'Ecologie d'annoncer qu'il n'y aurait plus de réintroduction.
Ce petit pays, autour de Barège, fait partie de ces zones de montagne où l'activité agricole s'est spécialisée sur l'élevage d'ovins pour la viande. Face à la précarité de l'activité, la pluri-activité est de rigueur (petite polyculture, artisanat, hébergements touristiques...) et les troupeaux, le plus souvent en pacage libre, sont pour la plupart de petites unités (La taille moyenne des troupeaux de la région n'excède pas les 100 têtes de bétail.) Comme toute moyenne, elle est critiquable car certains retraités n'ont qu'une dizaine de bêtes alors que des éleveurs plus gros en ont plusieurs centaines.)
Cependant, l'originalité de cette zone, et c'est ce qui a contribué à l'effet haut-parleur des attaques de l'ours, est qu'un groupe d'éleveurs a développé une Appellation d'origine contrôlée. Les démarches entamées dès 1997, ont débouché sur une acceptation de l'AOC en décembre 2002.
Cette AOC viande Barège-Gavarnie est devenue le cadre organisationnel, politique et médiatique de l'opposition à l'ours. Le syndicat de l'AOC a été créé par une éleveuse, docteur en sociologie rurale, qui s'est installée dans la région, l'objectif étant de valoriser une production de qualité dans le cadre d'un élevage ovin en crise.
Un des problèmes qui se pose avec cette AOC est qu'en établissant un cahier des charges strict et rigide, on a véritablement eu affaire à une re-création identitaire autour des pratiques pastorales. La présidente du syndicat a notamment institué comme un dogme la pratique de la divagation pastorale (M-L. Broueilh, ASPP, Le Pastoralisme, document présenté au Comité départemental du Pastoralisme, Préfecture des Hautes-Pyrénées, 4 p., novembre 2001) présentée comme traditionnelle , mais qui ne fait absolument pas l'unanimité dans le monde des bergers.
Néanmoins, c'est en référence à cela que les tenants de l'AOC peuvent affirmer que l'ours n'est pas intégrable à un tel système et ceci au nom de la « tradition » :
« Cela fait deux cents ans que nos ancêtres les ont chassé d'ici, il n y a pas de place dans la montagne pour les ours et nous »
M. Broueilh, Dépêche du Midi, 23.04.03
En fait, les pratiques actuelles sont le fruit d'une évolution récente, de moins de 50 ans. Quant à la disparition des ours, elle est bien plus récente puisque dans son ouvrage, le docteur Couturier note l'abattage d'ours à Barèges dans les années 50 (Couturier M., 1954. L'ours brun, Grenoble, Artaud, 268 p.).
La député Chantal Robin-Rodrigo, favorable à la réintroduction en d'autres temps, a pris fait et cause pour les éleveurs. Elle a instamment relayé leur point de vue auprès de la presse et auprès de la préfecture, allant jusqu'à obtenir une audience le 20 mai 2003 au cabinet de Mme Bachelot. De plus, plusieurs éleveurs possèdent des postes politiques et syndicaux clés : plusieurs siègent à la chambre d'agriculture, à la vice-présidence du Parc National des Pyrénées, certains sont maires, conseillers généraux ou proches de conseillers généraux influents.
D'où vient L'Ours de Luz ?
Il s'agit bien d'un ours autochtone pyrénéen. Son arrivée en 2000-2001 a plus ou moins coïncidé avec le passage de l'ours Néré, d'origine slovène, ce qui a pu brouiller les pistes.
Néré s'est installé en Béarn, et cet ours « Luz » en a été probablement décantonné selon Jean-Jacques Camarra et les techniciens du Parc National des Pyrénées. Comme cet ours est plus prédateur que l'an passé (il avait tout de même croqué quelques brebis en 2002), certaines personnes, localement se sont improvisées spécialistes de l'ours comme le montrent ces propos relevés dans la presse:
« les autorités m'affirment qu'il était pyrénéen, rappelle une propriétaire de brebis. D'après moi, il était slovène. Il avait le poil foncé et le museau clair ».
La Dépêche du Midi, 22 avril 2003
L'ours au comportement déviant est forcément étranger, cette stigmatisation simplificatrice est assez fréquente (Laboeuf, A. «Les ours français d 'abord, les ours étrangers, dehors , « La Gazelle des Grands Prédateurs, no 4, pp 4-5.) Or, elle est fausse: il y a toujours eu des ours pyrénéens qui ont adopté, sans que l'on sache pourquoi, des comportements « familiers ».
Sur le terrain, on ne peut pas dire que cette mobilisation « anti-ours » soit profitable aux éleveurs. En effet, face au dénuement des éleveurs confrontés à cette prédation, les pouvoirs publics ont proposé des mesures d'aide à la protection (clôtures mobiles, bergers itinérants, chiens de protection). Certains éleveurs les ont même sollicités, en souhaitant notamment l'appui du dispositif de bergers itinérants, puis se sont rétractés sous les diverses pressions de la profession et de certains élus. Ces derniers refusent ces aides sous prétexte qu'elles signifieraient l'acceptation du prédateur.
En attendant, les éleveurs, même ceux qui souhaitent seulement se prémunir contre les attaques de l'ours sont démunis. Mais cela va plus loin et révèle des comportements de pressions latentes graves. Ainsi, au début de la saison d'estive, Claude Massoure, maire de Luz a envoyé aux éleveurs un courrier stipulant que « suite aux attaques répétées de ce plantigrade ces deux derniers mois, la Commission Syndicale de la Vallée de Barèges a décidé de refuser l'accès aux estives du canton, à tout éleveur qui serait susceptible de faire la demande d'une aide « Zones prédateurs en 2003» !
Interpellé par plusieurs instances, l'élu a affirmé que cela n'entrerait pas en vigueur cet année mais en 2004. Là encore, tout est délibérément fait afin de ne pas favoriser la cohabitation entre l'ours et le travail des bergers. Depuis juin, l'ours s'est fait plus discret, il est monté avec les brebis. Les éleveurs ont tout de même obtenu le 4 juin de Mme Bachelot, la capture de l'ours alors que les conditions ne sont plus les meilleures.
Certains élus locaux et éleveurs ont également bien agité les risques pour la sécurité publique. A l'heure de la sortie du rapport parlementaire de M. Estrosi et de la réaction anti-environnementale qui semble se généraliser, il est clair que la poursuite du programme de ré-introduction est compromise.
Alors que la période estivale n'est plus propice à la capture de l'ours, les attaques diminuent et se localisent davantage dans l'Hautacam. L’agitation politique reprend de plus belle à l'automne avec la reprise des attaques de l'ours dans les zones intermédiaires du Pays Toy. Plusieurs conseils municipaux prennent des délibérations pour le retrait de l'ours et la députée Chantal Robin-Rodrigo continue de monter au créneau contre l'ours auprès de la ministre Roselyne Bachelot et du préfet (Rappelons que cette même députée, élue d'une circonscription tarbaise en 2000, avait à l'époque assuré de son soutien les milieux écologistes en faveur de l'ours alors en bataille contre l'amendement Bonrepaux!)
Parallèlement, des responsables syndicaux de la Chambre d'agriculture lancent un ultimatum aux services de l'État pour le 30 novembre 2003. Si l'ours n'est pas retiré, le responsable local de la FDSEA annonce des actions perturbatrices. Bien évidemment ces propos furent annoncés après qu'une certaine quantité de purin eut été déversée sur les marches de la sous-préfecture.
Dans ce contexte, les pouvoirs publics ont eu des attitudes chaotiques. Alors que la sous-préfète d'Argelès tentait tant bien que mal de maintenir la barre en faisant de la concertation tout en affirmant la protection de l'espèce, l'arrivée d'un nouveau préfet dans les Hautes-Pyrénées donna lieu à moultes confusions : ce dernier, très sensible aux pressions de la députée et des élus locaux, affichant publiquement que l'ours serait retiré s'il était capturé. Après quoi, il se reprit et affirma que l'ours sera retiré et remplacé par deux femelles (ce qui engendrera localement les rumeurs les plus folles de lâchers d'ours).
Cela est assez symptomatique de l'attitude des pouvoirs publics qui, au niveau national, ne savent pas trop où ils en sont et ne donnent pas de directives claires pour assurer la conservation d'espèces comme l'ours. En fait, la mission fixée à l'équipe responsable de la capture de l'ours de Luz est son piégeage et la mise en place d'un équipement qui en permette le suivi par des moyens télémétriques. Or, cette équipe n'a pas toujours les moyens de sa mission et est exposée sur le terrain aux tergiversations des pouvoirs publics.
Pendant ce temps, les « anti-ours » locaux ne cessent de communiquer, ne reculant pas devant la pire démagogie. Ainsi, au moment du Téléthon, des éleveurs décident de donner une partie de leurs indemnisations aux enfants myopathes. Bizarrement, les médias semblent couvrir les moindres faits et gestes des anti-ours, la Dépêche du Midi et la République des Pyrénées relayant activement la moindre mobilisation hostile à l'ours dans les Hautes-Pyrénées. Ainsi, les premiers coups de force annoncés sont largement couverts. En effet, fin décembre 2003, des éleveurs encadrés par des syndicalistes agricoles décident de bloquer la montée aux stations de ski de Luz.
Malgré une « solidarité locale» de façade, les acteurs du tourisme, eux, n'apprécient pas et le font savoir.
Comme dans une stratégie suicidaire, des représentants d'éleveurs n'hésitent pas à clamer qu'ils sont prêts à « mettre en péril l'économie locale » pour que leur opposition à l'ours soit prise en compte. Les professionnels du tourisme, qui avaient dénoncé les embouteillages monstres dans les vallées, déplorent après cette action une perte de 20 % de leur chiffre d'affaires (à noter que la plupart de ces éleveurs vivent aussi de ce tourisme).
La mobilisation politique veut perdurer et se développer: tout d'abord, les élus ont décidé de boycotter les vœux de la sous-¬préfète et menacé de ne pas organiser les élections de 2004. Stratégie bien étrange chez ces acteurs locaux qui adoptent une radicalisation disproportionnée par rapport aux problèmes effectifs que pose cet ours. Il est à noter que les initiatives de développement pastoral local (comme la mise en place de l'AOC) n'ont pas toujours bénéficié d'autant d'énergies.
Au final, on s'aperçoit que la manière dont les opposants à l'ours de Luz mobilisent les médias contribue à affaiblir le travail de la coordination CAP ours. Alors que celle-ci œuvre pour la relance d'un projet de renforcement de population d'ours dans les Pyrénées, son message a été la plupart du temps occulté par l'épisode de l'ours de Luz.
Localement, les associations tentent d'ailleurs d'agir afin que leur message cesse d'être sous-représenté dans les médias. Jl est évident que le fait que les opposants à l’ours se trouvent concentrés dans la zone bénéficiant du label de l'AOC, leur a clairement permis d'en exploiter l'effet « haut-parleur ».
Ce qui est dommage, c'est que cette initiative intéressante de développement prétende ne pas vouloir entendre parler d'ours « au nom de la tradition ». Or, rien ne montre que les techniques traditionnelles recréées dans le cadre de l'AOC soient incompatibles avec un gardiennage garant de la cohabitation avec l’ours. La DDAF avait d'ailleurs proposé de mettre en œuvre un diagnostic comparatif (exploitation avec gardiennage et exploitation sans gardiennage), mais il a été refusé par la présidente du syndicat de l'AOC. Le communiqué de presse de l'ACP, (Association pour la cohabitation pastorale) pose très bien le problème : « il n'y a pas besoin d'ours pour voir disparaître les hommes et les exploitations». En effet, lorsqu'on regarde les granges à proximité desquelles les attaques ont eu lieu, on voit clairement que ces bâtiments émergent à peine de la forêt, signe de la déprise rurale. Or l'ours n'est pour rien dans l'abandon progressif de ces terroirs.
Abdel Jaboeuf
Extrait de la Gazette des Grands prédateurs n° 11
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